Vie des projets

Quand la recherche sur la montagne n’hiberne pas

© Pôle Educ'alpes Climat, illustration Régis Ferré

La recherche sur la montagne ne connaît pas de saison. Qui sait, les questions qui vous taraudent font-elles peut-être déjà l’objet d’un projet de recherche ? Pour démarrer 2026, on vous propose un survol rapide (et non exhaustif) de quelques-uns des sujets qui ont fait parler d’eux et tenu nos chercheurs et chercheuses éveillés en ces courtes journées d’hiver.

Dans le domaine des sciences humaines et sociales, la recherche interroge tout ce qui nous entoure : l’évolution des pratiques, le jeu des acteurs, la place du vivant, la question des ressources, les sujets de controverses et les conflits, la trajectoire des territoires, les réflexions sur l’avenir…

L’actualité s’invite souvent dans les travaux des scientifiques, et réciproquement. Le 1er décembre dernier, alors que les sapins étaient sur le point d’investir nombre de foyers, Adrien Baysse-Lainé, géographe à l’Université Grenoble Alpes (UGA), présentait au Périscope, à Lyon, les multiples enjeux soulevés par la culture des sapins de Noël, à partir d’une étude réalisée dans le Morvan : les espaces de production et les acteurs de la filière, les chaînes logistiques permettant l’acheminement de ces arbres jusqu’aux foyers, ou encore les enjeux territoriaux, économiques, environnementaux et sociaux liés à cette production saisonnière.

Un peu plus au sud, à Puget-Théniers dans les Alpes maritimes, le sociologue Mikaël Chambru (UGA) ouvrait une discussion sur l’avenir des territoires de montagne après la projection de son film Transition – Un raid anthropologique dans le Queyras  pendant l’Assemblée plénière du programme Leader 2025, organisée sur le thème “Bien vivre ensemble dans un territoire en transition”.

Sans surprise, la question de la transition des stations de ski est omniprésente en hiver. Le quotidien britannique The Guardian a récemment consacré un article aux stations « fantômes », évoquant les recherches de Pierre-Alexandre Métral (UGA) sur les stations de ski abandonnées en France. Partant du constat de ces fermetures de stations, France Culture a tendu son micro à Hugues François, ingénieur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), questionnant l’avenir des sports d’hiver dans un contexte de changement climatique.

C’est justement pour répondre aux interrogations des domaines skiables en matière de transition qu’un groupe de scientifiques européens vient de publier The TranStat Cookbook: Recipes for Sustainable Mountain Resorts. Issu d’un projet de recherche coordonné par Emmanuelle George (Inrae), spécialiste de l’aménagement touristique en montagne et mené dans neuf stations de l’arc alpin – Megève et Saint-Pierre-de-Chartreuse pour la France -, ce document propose des orientations concrètes aux décideurs politiques aux niveaux européen, alpin et national.

Conscients que la transformation du modèle économique des stations est ardue, souvent entravée par des tensions et intérêts divergents – par exemple sur les usages de l’eau – , des chercheurs proposent de passer par l’utopie pour imaginer les stations du futur. C’est cette démarche que relate un article paru dans The Conversation, à partir d’ateliers de création de « cartes postales de la montagne en 2050 » – proposés par Angèle Richard, Élodie Gardet et Romain Gandia de l’Université Savoie Mont Blanc (USMB) – pour stimuler l’imagination et bâtir une vision partagée d’un futur plus désirable. Ces travaux s’insèrent dans les thématiques de la chaire Tourisme durable à l’Université Savoie Mont Blanc, dont nous parle sa responsable scientifique Dominique Kreziak pour Mountain Change Makers.
C’est aussi sur la force de l’imaginaire que travaille la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Amélie Coulbaut-Lazzarini (UGA), qui vient de publier un ouvrage utilisant le conte comme un « pont entre la fiction et la réalité, permettant une ouverture vers des futurs désirables, à construire ensemble », en particulier pour interroger la relation des personnes à leur environnement naturel lors de sorties en moyenne montagne. Ses travaux mobilisent des chercheurs de différentes disciplines et intègrent des contributions des randonneurs.

Le pari de mobiliser le collectif dans les territoires de montagne est aussi au cœur des travaux du professeur en droit public Jean-François Joye (USMB). Avec d’autres chercheurs, il s’intéresse aux « communaux » – ancien système de propriétés foncières reposant sur une gestion collective de ressources locales – peu connus et peu reconnus juridiquement, bien qu’offrant de nombreux avantages pour appréhender les enjeux de transition. S’inspirant de ces recherches, l’association Mountain Wilderness, dans un article récent, plaide pour la valorisation de ces communs fonciers, « outils diplomatiques de gestion des conflits d’usages et de dialogue entre humains et avec le paysage », dont les ayants droits sont de « véritables sentinelles du vivant et des acteurs essentiels pour penser l’avenir de leurs propres territoires ».

Dans une perspective de transition, la relation de l’humain au reste du vivant – ou « non humain » – intéresse de plus en plus la recherche en sciences humaines et sociales sur la montagne. Dans un ouvrage collectif, des chercheurs s’interrogent sur l’effet de nos activités récréatives en montagne sur les milieux et les animaux, et sur les relations que les pratiquants entretiennent avec le sauvage. Ils questionnent ce vivre ensemble, en se situant au croisement de la sociologie, de la géographie, de l’écologie et de la gestion de la nature, dans la suite d’un projet de recherche porté par la sociologue Clémence Perrin-Malterre (USMB).

D’autres nous rappellent pourtant que la montagne n’est pas un terrain de loisir et de découverte pour tous. Elle peut aussi, dans un contexte de militarisation accrue des frontières, devenir le tombeau des personnes en migration. C’est ce qu’a voulu rappeler la géographe Cristina Del Biaggio (UGA) lors d’une conférence organisée par la Maison des sciences humaines Alpes sur le campus grenoblois, revenant sur le décès de la jeune nigériane Blessing Matthew dans la Durance le 7 mai 2018. Le magazine Interception de France Culture du 11 janvier dernier était consacré à son histoire.

Plus loin enfin, une équipe de chercheurs nous emmène dans les montagnes de Namibie. Au cours d’une enquête de six semaines portée par la géographe Mélanie Duval (USMB) et relatée dans la revue L’Espace Politique, ils ont cherché à cerner les contours et les mécanismes de la filière d’extraction de pierres semi-précieuses, depuis leur territoire de production jusqu’aux vitrines des boutiques de luxe européennes, américaines ou asiatiques.

Partout où le regard se porte en montagne, il y a matière à interroger, et recherches à mener. Dans le contexte actuel de changements globaux, si chaque discipline apporte sa propre compréhension, leur croisement permet d’éclairer des situations complexes. Loin d’être coupée de la société, cette recherche  « interdisciplinaire » se construit aujourd’hui avec les acteurs des territoires.

L’illustration de cet article provient du dépliant-poster C’est chaud pour les Alpes conçu par le réseau d’éducation à la montagne Educ’Alpes.